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3 novembre 2011

Témoignage d’Andréa-Axel, 6 mois parmi nous ..

Andréa-Axel MORVILLE, 26 ans, diplômé de l’ESSEC programme « Grande Ecole » promotion 2009

« J’ai effectué une mission humanitaire de 6 mois au Sénégal avec  l’association Pour une enfance. Réalisé dans le cadre de mes études à l’ESSEC, afin de valider mon diplôme (6 mois d’expérience à l’international exigé), ce stage répondait d’abord à un souhait personnel.

Celui de contribuer à une cause éthique et de découvrir une autre réalité que celle côtoyée jusqu’alors. Je suis parti au Sénégal avec un projet très précis, capable de mobiliser les compétences de gestion développées dans ma formation. Souhaitant contribuer davantage à l’avenir des enfants des rues, l’association Pour une enfance m’a envoyé sur place afin de réaliser une étude de terrain, pour évaluer la faisabilité et le coût liés à la création d’une école de couture. Cette école serait dédiée aux enfants des rues du Sénégal, et pourrait être le point de départ d’une marque de mode éthique.

Malgré le caractère ambitieux d’un tel projet, j’ai surtout vécu ce volontariat comme une immersion culturelle. J’ai d’ailleurs tenté de partager cette expérience via un blog andreafrica.blogspot.com. Cette expérience n’avait rien de vacances. Le Sénégal a beau être un pays magnifique, qui plus est touristique, la solitude culturelle, la vie chez l’habitant, le volume de travail sur place (au centre, en daaras, les démarches liées à mon projet) et la misère ambiante vous ramènent constamment à la réalité.

Mes journées en tant que volontaire consistaient à encadrer, tous les matins, les enfants au centre d’accueil et de soins, situé à Saly, que nous partageons avec l’association humanitaire Freedom Togo-Sénégal. Ce centre a joué un rôle intégrateur car il m’a mis au contact avec des enfants qui venaient régulièrement avec plaisir nous visiter, mais aussi d’autres volontaires (des 2 associations) et de touristes que j’ai pu sensibiliser à notre action. J’ai aussi eu la chance de pouvoir travailler en collaboration avec l’infirmier de l’association, Amara Thiam.

Malgré mon absence de compétences médicales, j’ai beaucoup appris sur les pathologies développées, et sur l’attitude à adopter pour venir en aide à ces enfants sans heurter leur culture locale.

Les après-midis étaient consacrés à la visite d’une daara « partenaire » à Mbour, où notre infirmier soigne les enfants talibés avec l’accord de leur marabouts 2 fois par semaine. Je ne me suis jamais habitué aux conditions de vie épouvantables sur place, mais le contact régulier est le meilleur moyen de comprendre la réalité de la pauvreté locale, et le triste avenir réservé à ses enfants. Cela a aussi été une porte d’entrée vers les marabouts et la culture des daaras, si ancrée au Sénégal. J’y ai été bien accueilli. Le marabout m’a autorisé à prendre des photos et vidéos, que je pourrai mobiliser en guise de témoignage. Les enfants étaient heureux que l’on s’intéresse à eux et avaient le sourire aux lèvres malgré leurs conditions de vie. Le temps restant était consacré à mon projet : rencontre d’institutionnels pour faire valider le concept ; de constructeurs, menuisiers, fournisseurs textile afin de chiffrer le projet (devis à l’appui), mais aussi d’écoles de couture à Dakar et Mbour afin d’étudier leur business model et étudier la pertinence d’une structure équivalente pour les enfants des rues.

Le contexte culturel étant radicalement différent de celui rencontré dans mes précédents stages, j’ai rencontré de nombreux obstacles: la difficulté à se projeter dans le temps, à planifier, la lenteur des processus, le délestage permanent, la tarification à la tête du client, la pudeur ou le manque de franchise des Sénégalais qui les empêche bien souvent de dire la vérité, le désengagement des hommes politiques, sont autant de facteurs qui peuvent décourager. L’isolement culturel (car je suis parti seul 6 mois) a été le plus pénible à vivre, et j’ai bien souvent dû me mettre dans la peau d’un journaliste pour dépasser ma solitude ! Mais je crois que cela m’a permis de mieux entrer en contact avec les Sénégalais, qui, au passage sont très aimables et aucunement hostiles. De même, le poids de la religion (dévotion aux marabouts), et de la tradition (polygamie, statut de la femme, croyance en la magie), génère des mentalités qui peuvent nous sembler décalées, voire dépassées selon notre point de vue, et qu’il faut apprendre à respecter, même si  elles représentent souvent pour nous des points de blocage pour notre action. Finalement, ce sont les enfants qui m’ont le plus touché : leur sourire, leur innocence, leur joie de vivre contrastant avec leur sort, et leur plaisir à venir nous voir au centre alors qu’ils pourraient utiliser ce même temps à mendier à l’extérieur, sont autant de signes de sincérité qui nous encouragent à nous battre davantage pour eux.

Je ressors de ce « périple » plus mûr, et avec un œil autre. Cela me lie à jamais avec le Sénégal, et l’envie de m’y investir à nouveau dans un cadre humanitaire. Ma conclusion  est que l’on ne supprimera jamais les daaras au Sénégal, car elles remplissent une fonction éducative, sociale et surtout religieuse. C’est leur culture et nous ne sommes pas en position de la critiquer. On peut en revanche contribuer à améliorer les conditions de vie des enfants des rues via la santé et l’éducation. L’expérience de volontariat est à mon sens la meilleure façon de découvrir la réalité de ce pays. Je la recommande donc à toute personne ayant un intérêt pour la culture sénégalaise et surtout une motivation humanitaire. »

23 septembre 2011

Photos d’ANDREA, été 2011

14 avril 2011

Lettre ouverte d’un talibé

Lettre ouverte d’un jeune talibé à la société

Vous ne me voyez pas. Pourtant je suis là. De temps en temps votre main se tend avec au bout un morceau de pain, des biscuits, des bonbons, des piècettes. Vous donnez, mais le cœur n’y est pas. « Ce geste me rapproche du paradis » vous dites-vous, très pressés de mettre le maximum de kilomètres entre l’enfer et vous.

Le vendredi est le jour où je me matérialise réellement à vos yeux. Cette journée est la journée de toutes les charités obligatoires. Cette journée vous lave de tout. Elle vous lave de vous.

Mais prenez la peine de creuser en votre âme et conscience et dites-moi les yeux dans les yeux : croyez-vous vraiment que ce geste si dérisoire vous garantisse une place au paradis ? Votre naïveté me fait sourire. Votre hypocrisie aussi. Le saviez-vous ? On ne leurre pas Dieu. Il voit tout. Il connait tout. Il sait les raisons qui vous font me tendre la main. Il vous voit tout comme il me voit. Oui, cela vous étonne mais aussi insignifiant que je puisse paraitre, Dieu me connait. Rien de ce que les miens et moi vivons ne lui est étranger.

Le spectacle que vous nous montrez nous éloigne chaque jour un peu plus des Humains que vous dites être. Du fond de mes souffrances je vous vois. De toute ma hauteur aussi.

Et je cherche une raison, une seule pour inverser la métamorphose que vous provoquez en moi mais je n’en trouve pas. Votre indifférence et votre mépris me façonnent jour après jour et tuent en moi toute innocence. Vos joies me lacèrent. Votre compassion volatile et vos éclatants sourires de sombres masques cannibales me font frémir. Vous vous nourrissez de Nous et nous, les yeux fiévreux, nous vous regardons festoyer.

Des versets du Coran, je ne connais rien. J’ai appris Dieu par moi-même et de la manière la plus rude : la souffrance. Mendier, voila tout ce que les adultes m’ont appris.

Abandonnés dans le froid, la faim ou la chaleur, vous nous avez laissés violer par vos pédophiles qui sont espérons-le, moins affectueux et tendres avec leurs propres enfants qu’ils ne le sont avec nous autres enfants au corps nus et accessibles, parce que nés sans père, sans mère, sans âme et donc sans Dieu et sans droit.

Vous nous avez offerts, moi et ceux de ma caste, à tous les vents. Vous nous avez écorchés, écartelés et livrés à tous les dangers. Et chaque soir, vous nous parquez hors de votre mémoire puis vous vous calfeutrez chez vous, yeux et oreilles bouchés afin de ne plus nous voir, ne plus nous entendre : l’heure est au repos des braves.

Et vous priez à heures fixes dans vos cathédrales et mosquées, et vous priez un Dieu que par votre comportement vis-à-vis de nous autres, inlassablement, vous bafouez. A cet exercice, vous êtes d’une admirable régularité.

Pourtant, nos hurlements ont rampé jusque sous vos fenêtres. Mais ils se sont brisés sur vos cœurs de glace, dissous sur vos murs de Haute Sécurité. De peur vous vous êtes terrés dans la douce tiédeur de vos lits pour ne pas, ne surtout pas nous entendre. Nos voix enfin mortes, vous vous êtes sentis soulagés, hors de portée, en sécurité. Jusqu’à quand ?

Aussi sûrement que vous nous avez faits ou laissé faire, nous sommes appelés à vous défaire. Vous nous avez sacrifiés à votre tranquillité. Sans état d’âme, vous nous avez dépossédés de nous. Attendez-vous à apprendre des parias que nous sommes. Tremblez à l’heure de la terrible étreinte.

Cristallisation de vos lâchetés et conséquences de vos discours à œillères, nous sommes vos œuvres les plus accomplis. Vous et nous sommes liés. Attendez-vous à apprendre des débris d’humanité que nous sommes. Sachez-le : c’est en nous que se trouve votre ultime vérité.

Car lorsque votre tour viendra de rejoindre ce Dieu que vous priez si assidument sans l’avoir jamais ni pratiqué, ni connu, soyez surs que notre immense armée, l’armée des enfants de personne, l’armée des corps bafoués et des âmes torturées, sera là pour vous barrer la voie et vous livrer l’épique combat. Nous n’avons, contrairement à vous, absolument rien à perdre : nous n’avons jamais rien possédé.

Votre part fut large et bienheureuse sur cette terre. Mais dès à présent sachez ceci : le ciel ne vous connait pas. Et même si dans un élan de compassion il lui prenait l’injuste fantaisie de vous absoudre et de vous ouvrir les bras, nous les enfants sans âmes, nés du vent et de la boue, nous les enfants abandonnés, nous les Talibés , nous l’en empêcheront. Par nos larmes, par nos drames, soyez surs de ceci : vous ne passerez pas. Le ciel nous appartient. Vous n’y êtes pas les bienvenus. Ceci pour cette simple vérité : bourreaux et victimes ne peuvent être condamnés à la même éternité.

Bien à vous.

Nous.