Définitions
- Talibé
Définitions
En Afrique de l’Ouest, un talibé est un élève de l’Islam. Dès son plus jeune âge (vers 5-6ans) l’élève étudie le Coran et termine son apprentissage à l’adolescence. L’éducation traditionnelle des talibés est dispensée par un maître coranique ou marabout dans un daara ; celui-ci se charge de l’enseignement religieux qui s’accompagne d’une vie disciplinaire initiatique (il est par exemple exigé que le jeune étudiant gagne sa nourriture en effectuant des travaux communautaires). Depuis plusieurs années, cet enseignement subit des dérives scandaleuses réduisant à néant les droits et l’avenir de ces enfants.
- Marabout
Marabout
Un marabout est un érudit de l’Islam, un maître religieux. Souvent, il enseigne le Coran. Il est gardien de la foi et guide spirituel des populations qui le consultent pour des questions de tout ordre.
Dans les faits, il n’y a aucune réglementation, aucune reconnaissance officielle du statut de marabout. Peut se donner le titre de « Maître coranique » qui veut. D’où cette prolifération de « faux marabouts » qui ont pour principale activité de diriger leur petite entreprise d'enfants mendiants.
Proche des populations rurales, le marabout endosse également un rôle de médiateur entre le village et le monde urbain. De tout temps, les marabouts sénégalais ont exercé une importante influence économique et politique sur les pouvoirs en place. D’où les difficultés rencontrées aujourd’hui pour que le gouvernement remédie efficacement à la mendicité chez les talibés.
- Daara
Daara

Un daara est une école religieuse où les enfants apprennent le Coran. Dans la majorité des daaras les enfants sont pensionnaires, car ils viennent des régions et quelquefois des pays avoisinants. Ces daaras sont des internats de l’enfer prenant la forme d'abris précaires et insalubres avec ou sans toit. Les enfants sont en surnombre, entassés dans une seule pièce et dorment souvent à même le sol, il n'y a ni eau ni électricité.
Situation
- Situation au Sénégal
Situation au Sénégal
L’enrichissement des villes attire par centaines les marabouts qui hier exerçaient dans leur village. Parallèlement, la persistance de la pauvreté dans les zones rurales et les pays frontaliers incitent des milliers de parents à confier leurs garçons (parfois âgés de 3 ans à peine) à un maître religieux parti s’installer à Dakar, à Saint-Louis ou à M’Bour.
La plupart des familles n’ayant ni les moyens d’indemniser le maître ni d’entretenir leurs enfants, les jeunes talibés expatriés devront s’acquitter chaque jour d’une somme fixée par le marabout en plus de trouver de quoi se nourrir. Il n’est plus question de recevoir l’aumône pendant quelques heures mais de mendier jour et nuit sous peine de violentes représailles. Nombre de marabouts entretiennent cette dérive esclavagiste et exploitent les enfants pour s’enrichir eux-mêmes sans se soucier nullement des conditions de vie désastreuses de leurs jeunes disciples.
Depuis l’exode rural, UNICEF évalue à 100 000 le nombre de talibés errant dans les rues de Dakar en quête de quelques CFA.
- Un eldorado pour le trafic d’enfants
Un eldorado pour le trafic d’enfants
Le Sénégal est l’état le plus riche et le plus touristique de la région, c’est également le pays où la mendicité s’est institutionnalisée au fil des ans, sans que les pouvoirs publics décident d’intervenir, en raison d’un terreau politico-religieux favorable à la complaisance des autorités sur les dérives sociales de l’Islam sénégalais.
Malgré quelques tentatives d’éradication, la mendicité reste largement tolérée par les institutions et l’opinion publique (l’aumône aux pauvres constitue l’un des cinq piliers de l’Islam, la Zakat). Les marabouts véreux n’hésitent donc pas à parcourir les campagnes des pays voisins pour ramener quelques enfants qui deviendront leurs esclaves mendiants.
Ainsi, le recrutement des talibés ne se limite pas à l’intérieur du pays sénégalais mais s’étend au-delà des frontières. Du Mali, de Gambie, de Guinée Bisseau, des marabouts affluent accompagnés de très jeunes enfants que des parents sans ressources abandonnent à leurs mauvais soins. Au Sénégal, 90% des talibés viennent des campagnes ou des pays limitrophes.
- Un gouvernement hésitant
Un gouvernement hésitant
L’article 245 alinéa 2 de la loi 75-77 du 9 Juillet 1977 notifie que « seront punis de 3 à 6 mois de prison ceux qui laissent mendier les enfants de moins de 21 ans soumis à leur autorité ». L’article 3 de cette loi stipule que « quiconque organise la mendicité d’autrui en vue d’en tirer profit, embauche, entraîne ou détourne une personne en vue de la livrer à la mendicité ou d’exercer sur elle une pression pour qu’elle mendie ou continue de le faire est puni d’un emprisonnement de 2 à 5 ans et d’une amende de 500 000 à 2 000 000 fr. »
Malheureusement, les sanctions ne tombent pas. Les écoles coraniques continuent d’échapper à tout contrôle de l’Etat et des collectivités locales.
Ce retour en arrière est symptomatique des relations étroites qu’entretiennent religion et vie politique au Sénégal. Dans chaque grande ville, il y a un chef religieux dont les disciples occupent des postes importants au sein de l’administration sociale. Le Sénégal veut un changement en douceur afin de ménager autant que possible une forte tradition religieuse.
Le combat est donc bien loin d’être gagné, il est évident que le gouvernement doit s’impliquer davantage pour résoudre ce problème national. Mais tant qu’il ne réglementera pas les milliers d’écoles coraniques informelles, pour éviter que n’importe qui puisse ouvrir un daara, le trafic d’enfants talibés persistera.
L’enfant talibé
- Main d’oeuvre gratuite corvéable à merci
Main d’oeuvre gratuite corvéable à merci
Les talibés se lèvent à l’aube généralement vers 5h pour l’apprentissage du Coran. Puis, vers 8h ils envahissent les rues, seuls ou en petit groupe, pour recueillir l’aumône. Ils sont de retour vers midi dans leur daara et partagent le peu de nourriture qu’ils ont récoltée avec le marabout.
Pendant une à deux heures, ils étudient à nouveau le Coran et retournent dans la rue vers 15h jusqu’au soir, à leur retour, ils reversent la totalité du montant de leur quête à leur marabout. Les talibés interrogés rapportent qu’ils seront battus s’ils ne ramènent pas une somme fixée par leur marabout. Nombreux sont ceux qui doivent mendier plus de 9 heures par jour.
Ces enfants participent également à l’économie du pays en accomplissant toutes sortes de petits boulots.
- Vie miséreuse, santé précaire
Vie miséreuse, santé précaire
Les enfants survivent dans un état permanent d’extrême fatigue. Les daaras sont des endroits crasseux et malsains.
Il s’agit pour la plupart de maisons abandonnées totalement délabrées sans ni eau ni électricité.
Les enfants ne parviendront à se laver qu’une à deux fois par mois. Ils vivent et dorment les uns sur les autres.
Cette précarité et ce manque d’hygiène entraînent toute sortes de maladies : dermatoses, gale, parasitoses, bronchites et autres affections pulmonaires. Les pathologies bucco-dentaires comme les caries sont très fréquentes également.
Toute la journée en haillons, ils marchent pieds nus des heures durant, ne se nourrissant que de restes de restes.
Ils sont atteints de pathologies digestives et sont régulièrement victimes du choléra, d’accès palustres sans parler des plaies surinfectées, du tétanos, de la typhoïde et des MST.
L’absence de moustiquaires et de répulsifs dans les daaras engendre inévitablement de nombreux cas de paludisme.
Les châtiments corporels sont fréquents: parce qu’ils reviennent avec l’écuelle vide ou qu’ils n’ont plus la force de mémoriser les versets coraniques. Les cicatrices des anciens talibés témoignent des sévices subis.
- Avenir condamné
Avenir condamné
Une formation épuisante qui aura essentiellement enseigné aux enfants comment gagner leur vie en mendiant et à mémoriser le Coran. Et, ensuite ? À la sortie de l’école, ils ont entre 16 et 20 ans, ils n’ont appris aucun métier, n’ont bénéficié d’aucun enseignement général. Alors quelles peuvent être les perspectives d’avenir pour ces enfants ? Certains deviennent maîtres religieux à leur tour, d’autres continuent de se perdre dans une vie misérable en ville.
La délinquance leur tend les bras. Abandonnés, affamés, épuisés, ils deviennent des proies faciles pour alimenter les réseaux criminels (vol, drogue, prostitution). Beaucoup de ces garçons ne reverront pas leurs parents ou leur village.
Enfin, quelques uns tentent de fuir les coups et s’échappent du daara. Ceux qui ne parviendront pas à retourner chez eux (faute de moyens ou par peur des représailles familiales) sont destinés à hanter les bidonvilles, à mendier, à voler et agresser pour continuer à vivre.
Lettre ouverte d’un jeune talibé à la société
10 octobre 2009
Vous ne me voyez pas. Pourtant je suis là. De temps en temps votre main se tend avec au bout un morceau de pain, des biscuits, des bonbons, des piècettes. Vous donnez, mais le cœur n’y est pas. « Ce geste me rapproche du paradis » vous dites-vous, très pressés de mettre le maximum de kilomètres entre l’enfer et vous.
Le vendredi est le jour où je me matérialise réellement à vos yeux. Cette journée est la journée de toutes les charités obligatoires. Cette journée vous lave de tout. Elle vous lave de vous.
Mais prenez la peine de creuser en votre âme et conscience et dites-moi les yeux dans les yeux : croyez-vous vraiment que ce geste si dérisoire vous garantisse une place au paradis ? Votre naïveté me fait sourire. Votre hypocrisie aussi. Le saviez-vous ? On ne leurre pas Dieu. Il voit tout. Il connait tout. Il sait les raisons qui vous font me tendre la main. Il vous voit tout comme il me voit. Oui, cela vous étonne mais aussi insignifiant que je puisse paraitre, Dieu me connait. Rien de ce que les miens et moi vivons ne lui est étranger.
Le spectacle que vous nous montrez nous éloigne chaque jour un peu plus des Humains que vous dites être. Du fond de mes souffrances je vous vois. De toute ma hauteur aussi.
Et je cherche une raison, une seule pour inverser la métamorphose que vous provoquez en moi mais je n’en trouve pas. Votre indifférence et votre mépris me façonnent jour après jour et tuent en moi toute innocence. Vos joies me lacèrent. Votre compassion volatile et vos éclatants sourires de sombres masques cannibales me font frémir. Vous vous nourrissez de Nous et nous, les yeux fiévreux, nous vous regardons festoyer.
Des versets du Coran, je ne connais rien. J’ai appris Dieu par moi-même et de la manière la plus rude : la souffrance. Mendier, voila tout ce que les adultes m’ont appris.
Abandonnés dans le froid, la faim ou la chaleur, vous nous avez laissés violer par vos pédophiles qui sont espérons-le, moins affectueux et tendres avec leurs propres enfants qu’ils ne le sont avec nous autres enfants au corps nus et accessibles, parce que nés sans père, sans mère, sans âme et donc sans Dieu et sans droit.
Vous nous avez offerts, moi et ceux de ma caste, à tous les vents. Vous nous avez écorchés, écartelés et livrés à tous les dangers. Et chaque soir, vous nous parquez hors de votre mémoire puis vous vous calfeutrez chez vous, yeux et oreilles bouchés afin de ne plus nous voir, ne plus nous entendre : l’heure est au repos des braves.
Et vous priez à heures fixes dans vos cathédrales et mosquées, et vous priez un Dieu que par votre comportement vis-à-vis de nous autres, inlassablement, vous bafouez. A cet exercice, vous êtes d’une admirable régularité.
Pourtant, nos hurlements ont rampé jusque sous vos fenêtres. Mais ils se sont brisés sur vos cœurs de glace, dissous sur vos murs de Haute Sécurité. De peur vous vous êtes terrés dans la douce tiédeur de vos lits pour ne pas, ne surtout pas nous entendre. Nos voix enfin mortes, vous vous êtes sentis soulagés, hors de portée, en sécurité. Jusqu’à quand ?
Aussi sûrement que vous nous avez faits ou laissé faire, nous sommes appelés à vous défaire. Vous nous avez sacrifiés à votre tranquillité. Sans état d’âme, vous nous avez dépossédés de nous. Attendez-vous à apprendre des parias que nous sommes. Tremblez à l’heure de la terrible étreinte.
Cristallisation de vos lâchetés et conséquences de vos discours à œillères, nous sommes vos œuvres les plus accomplis. Vous et nous sommes liés. Attendez-vous à apprendre des débris d’humanité que nous sommes. Sachez-le : c’est en nous que se trouve votre ultime vérité.
Car lorsque votre tour viendra de rejoindre ce Dieu que vous priez si assidument sans l’avoir jamais ni pratiqué, ni connu, soyez surs que notre immense armée, l’armée des enfants de personne, l’armée des corps bafoués et des âmes torturées, sera là pour vous barrer la voie et vous livrer l’épique combat. Nous n’avons, contrairement à vous, absolument rien à perdre : nous n’avons jamais rien possédé.
Votre part fut large et bienheureuse sur cette terre. Mais dès à présent sachez ceci : le ciel ne vous connait pas. Et même si dans un élan de compassion il lui prenait l’injuste fantaisie de vous absoudre et de vous ouvrir les bras, nous les enfants sans âmes, nés du vent et de la boue, nous les enfants abandonnés, nous les Talibés , nous l’en empêcheront. Par nos larmes, par nos drames, soyez surs de ceci : vous ne passerez pas. Le ciel nous appartient. Vous n’y êtes pas les bienvenus. Ceci pour cette simple vérité : bourreaux et victimes ne peuvent être condamnés à la même éternité.
Bien à vous.
Nous.